Portrait : David Selor, street-artist.

DAVID SELOR

Poète e-lettré, dessinateur naïf, décorateur sauvage

Bordeaux

J’ai une confession à vous faire : j’ai un animal de compagnie imaginaire. Il apparaît dès que j’arpente les rues de Bordeaux. Sa simple vision m’apaise, me calme, me procure de la joie et me propulse tout droit dans un monde onirique et haut en couleur. Son petit nom, c’est Mimile. Son espèce n’est pas vraiment définie : mi-chien, mi-loup, mi-renard avec un corps d’homme … libre à ceux qui s’y intéressent de choisir.
Je ne suis pas la seule à avoir un gros penchant pour cette attachante créature jaune longiligne vêtue d’un pantalon bleu et d’une marinière qui habite les murs et les portes bordelaises depuis 2013. Elle est mise en scène dans des situations du quotidien et délivre des kicks poétiques ou corrosifs qui font cogiter sévère. Mimile est né sous la plume, le crayon, les pinceaux, les bombes de David Selor, l’homme aux pensées et aux doigts d’or, l’une des figures désormais majeures de l’art urbain bordelais. Depuis le 13 février et jusqu’au 16 Mars 2025, à l’Espace Saint-Rémi, à deux pas de la place de la Bourse, a lieu son exposition anniversaire « Rien ne doit 10 paraître ». Des œuvres sur toiles et des installations en compagnie de quinze artistes issus du street-art et du land-art sont exposées dont Rouge Hartley et Monsieur Poulet en passant par A-MO.

Impossible pour moi de louper ce rendez-vous. Je m’y suis rendue la fleur au fusil et mes yeux grands ouverts, impatiente de découvrir cette rétrospective. J’ai eu de la chance, il y avait peu de monde. J’ai pu m’imprégner de la genèse et de l’évolution d’un des personnages emblématiques de Bordeaux en toute tranquillité. A un moment donné, j’ai vu un groupe agglutiné près de l’immense version de Mimile en papier mâché qui buvait les paroles d’un homme masqué. Je me suis approchée et j’ai vite compris qu’il s’agissait d’une visite guidée commentée par David Selor en vrai de vrai qui m’a gentiment dit que je pouvais les rejoindre si je voulais. Ce moment privilégié terminé, je n’ai pas hésité longtemps à aller le voir pour savoir s’il accepterait que je l’interviewe. Cela faisait un petit moment que je voulais le contacter pour lui proposer… il y a des occasions à ne pas rater ! Nous nous sommes donc entretenus au débotté et en total free style, assis à l’entrée de l’église réhabilitée en lieu d’expositions d’artistes et d’événements. Une rencontre impromptue, surprenante, atypique avec un homme talentueux d’une rare gentillesse, caché sous son masque serti de strass et de rubans.

L’enfance et l’adolescence de David Selor ou les prémices de son intérêt pour l’écriture sur les murs :

C’est sur le chemin qui le menait à son école primaire que David Selor fut confronté pour la première fois aux écritures dans la rue.
Tous les matins, il passait devant un camp de gens du voyage. Tous les matins, son regard s’attardait sur l’inscription : « Mort aux Manouches ! » bombée sur un mur. Tous les matins, il avait envie de l’effacer. Il ne cessait de se dire qu’il avait hâte d’être plus grand pour pouvoir faire disparaître cet affront qui ne lui plaisait pas du tout.
Un peu plus tard, dans les années 2 000, un graffeur est venu graffer une nuit dans son école. A la surprise générale, le dessin ne fut pas effacé le lendemain mais laissé tel quel ce qui a vraiment ravi l’enfant qu’il était. Cela donnait une légitimité à ce moyen d’expression et démontrait que cet art de rue pouvait être respecté.
Au collège, c’est pour la dégradation que l’adolescent a eu un penchant. Pour lui, c’était un moyen de se faire un nom, une manière de s’opposer, de changer de place, lui qui était un élève discret. Il s’est alors mis à graver ‘Rider X’, son blaze, sur les tables pendant plusieurs années jusqu’au jour où il s’est rendu compte que cet acte de provocation, ce simple signe faisait beaucoup bruit dans l’établissement. Aujourd’hui, cette époque-là est révolue. Ce qu’il souhaite au plus profond, c’est partager quelque chose avec les gens et ne pas pénaliser ceux qui s’occupent de nettoyer derrière. 

David Selor et la scolarité dans l’enseignement classique ou le parcours d’un combattant :

Son parcours scolaire fut particulier, chaotique. Il a arrêté l’école en 4ème puis s’est orienté vers une 3ème technologique pour finir en BEP menuiserie qu’il a « réussi à rater ». Tellement énervé par cet échec, il a repris ses études à 18 ans et a fait trois ans de remise à niveau pour apprendre notamment à écrire et à parler anglais. Il a pu ensuite accéder à un DAEU, un Diplôme d’Accès aux Études Universitaires, équivalent à un bac L dans l’optique de devenir éducateur spécialisé. Une fois son diplôme obtenu, il a fait des stages pour se former. C’est lors (Selor ?) de son service volontaire européen au Portugal que se passera quelque chose de fondamental :

Du Portugal, en passant par Cognac, direction Bordeaux, avec de la persévérance en plus de ses bombes de peinture et sa poésie en étendard :

Suite à cette expérience, il atterrit à Cognac où il expose dans une galerie d’art en compagnie de Perro et décide d’abandonner le métier d’éducateur spécialisé pour se consacrer totalement à son art. Il intègre alors l’École des Beaux-Arts de Bordeaux. Il travaille sérieusement le premier trimestre puis quitte l’école lors du second trimestre car il se sent trop étriqué dans ce que propose l’enseignement à cette époque-là. Retour à Cognac, il réintègre la galerie dans laquelle il a déjà travaillé. Il y reste un an puis retourne à Bordeaux pour en découdre ! Une boulimie de créer et de s’exprimer l’habite avec la notoriété à la clé :   

La reconnaissance ne se fait pas trop attendre et les expositions s’enchaînent : à l’Institut Bernard Magrez, à Darwin, chez un particulier, architecte, en partenariat avec l’association B612 qui lui fait confiance et lui ouvre sa maison deux années de suite ou encore à la Couveuse à Films, Rive Droite (liste non exhaustive).

Aujourd’hui, comment travaille David Selor ? Ou trouve-t’il son inspiration ? Comment fait-il ses repérages pour apposer sa signature si reconnaissable et quels sont ses supports favoris ? Quelles sont les questions que les passants lui posent le plus souvent ? Son choix de certaines couleurs : hasard ou technique travaillée ? A-t-il pris des cours de dessin ? Quelles sont ses impressions sur le vernissage à l’Espace Saint-Rémi ?

Au final, pour David Selor, l’important c’est ce que fait Mimile, pas ce qu’il est vraiment. Le street-artist veut que les gens s’approprient son travail. Ce qui lui plaît le plus, ce qui le touche le plus, c’est quand le spectateur se fait sa propre histoire. Il me raconte qu’un jour, après une chasse au Mimile bien orchestrée, un homme a demandé une femme en mariage devant une de ses fresques. Il ajoute que ses propres phrases raisonnent chez beaucoup de personnes, peut-être même plus que chez lui.

Les endroits qu’il aime bien à Bordeaux, où il se sent bien ? Aucun. C’est en forêt, dans la nature et entouré de calme qu’il s’épanouit le plus, loin des incivilités. Quand il arrive en ville, David Selor, revêt une cape de protection bien un lui : un masque. Et pas n’importe lequel :

Tic Tac Tic Tac, plus que quelques jours avant que l’exposition à l’Espace Saint-Rémi se termine. Dimanche 16 Mars, David Selor prévoit  une performance surprise à 15h (non adaptée aux enfants de moins de 12 ans, attention !) et sera sur place Samedi. Ne ratez surtout pas ce bel anniversaire, votre vie pourrait changer de couleur et de saveur au contact du roi de la fête et de ses amis. Évasion garantie !

 Espace Saint-Rémi
4, rue Jouannet
33 000 Bordeaux

Du Mercredi au Dimanche de 13h à 19h30.

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