Portraits : Edileuza Gallet et Yasmina Chaouchi, sociétaires de Syprès.
EDILEUZA GALLET
YASMINA CHAOUCHI
Le duo aux valeurs humanistes
TALENCE
Fin 2022, ma mère décède. Quatre mois après, mon père la suit. Double tsunami dans ma face. L’impression vertigineuse d’être terrassée, emportée dans le tambour de la machine à laver de la vie en mode essorage, le bouton ‘MAX’ enfoncé bien profond.
Même si j’ai été soutenue par mon entourage proche, j’ai ressenti une immense frustration, voire un semblant de colère, de ne pas pouvoir partager, parler de ma peine et mon impuissance dans un cercle plus large, de ne pas pouvoir poser de mots sur la mort, sur le deuil de peur de faire peur ou de causer de la gêne. J’avais besoin de me sentir reliée à quelque chose de plus grand, de plus universel.
Fin 2023, je tombe via les réseaux sociaux sur une doula à Nantes qui organise des « Cafés Mortels ». L’appellation que j’ai trouvée géniale a tout de suite attisé ma curiosité : elle invitait les personnes endeuillées ou pas à participer à un moment d’échange autour de la mort. J’aurais tant voulu y aller. J’ai cherché si un tel événement existait à Bordeaux, sans succès. L’idée a fini par disparaitre dans les oubliettes de mon cerveau.
En Octobre dernier, je lis dans la newsletter de mon association de quartier qu’un Café Mortel est organisé en son sein par la coopérative funéraire Syprès dont j’avais déjà repéré la devanture à Talence, intriguée par sa sobriété et sa couleur. Enseigne verte, vitrine mettant en scène une étagère en bois remplie d’urnes funéraires intrigantes, quelques plantes vertes et surtout une énergie zen et tranquille. Il ne m’en a pas fallu plus pour décider de me rendre à cet événement, n’ayant absolument aucune idée de la sauce à laquelle j’allais être mangée… J’ai passé deux heures puissantes, profondes, avec la vague impression de faire partie d’un grand tout. Ce moment était animé et encadré par Edileuza Gallet, psychanalyste, et Yasmina Chaouchi, psychologue. Je suis allée les voir à l’issue de la rencontre pour savoir si elles accepteraient de me raconter le chemin qui les a menées jusqu’à Syprès et la mise en place des ‘Cafés Mortels’ dans la métropole bordelaise.
Les deux femmes, chacune sociétaire de Syprès, m’ont reçue à Talence quelques semaines plus tard, dans les bureaux de la coopérative. Des meubles en bois blond, deux postes de travail, une grande table accueillante, une bibliothèque remplie de livres à thèmes et jonchée de petits bibelots ou cartes souvenir. Une ambiance calme, studieuse et chaleureuse. Pour un peu, j’en aurais oublié que j’étais dans un cadre funéraire.
Focus sur le parcours d’Edileuza Gallet : d’une jeunesse brésilienne hantée par des questions existentielles jusqu’à la mise en place d’une solution pour briser le tabou de la mort en France.
Edileuza Gallet est née au Brésil. Une nuit, sa mère perd sa meilleure amie subitement. Cette expérience de rencontre avec la mort marque Edileuza au fer rouge et fait office de déclencheur dans sa tête de petite fille. En effet, enfant, adolescente puis étudiante, elle ne cessera d’avoir tout au fond d’elle la question du pourquoi de la mort corrélée à beaucoup d’autres interrogations autour de ce thème.
En 1998, elle part en France pour faire un doctorat à Lyon et compléter ses études de droit. Elle repart ensuite au Brésil pour revenir en France en 2001 où elle s’installe en tant que psychanalyste, ayant obtenu, entre-temps, un Diplôme Universitaire en psychanalyse. C’est dans son cabinet qu’elle fait un constat qui va la tarauder et ainsi, semer une petite graine :
En 2011, elle repart au Brésil avec ses enfants et son mari pour une année sabbatique. Ce fut un temps où elle a continué à beaucoup s’interroger et à se demander notamment : « que peut-on faire de nouveau dans un pays où tout fonctionne ? Qu’est-ce-qui ne tourne pas rond en France? » La mort est revenue comme réponse évidente. Edileuza Gallet s’est donc penchée sérieusement sur le sujet.
D’origine juive, protestante et indigène, Edileuza vient donc d’un monde multi ethnique. Enfant, elle avait des pratiques de rituels auxquelles elle était attachée et qu’elle affectionnait particulièrement. Quand elle est devenue adulte, elle a quitté le monde des religions et elle s’est demandée ce que nous faisions de ces rites. Elle a compris qu’ils étaient importants. C’est à ce moment-là qu’elle perd un ami proche, enterré sans être entouré de mots, sans être célébré. Elle trouve cela très choquant et absolument pas normal. Elle commence alors à faire des recherches car elle se demande si, dans d’autres pays du monde, il y a des méthodes différentes, si quelque chose est fait pour accompagner la mort, si des mots sont posés. Elle découvre alors une formation de rites funéraires laïcs à Genève, en Suisse. Tous les feux semblent être au vert : elle fonce tout droit pour faire cette formation et rencontre Bernard Crettaz, un sociologue et ethnologue suisse et créateur des cafés mortels. Une fois formée, Edileuza commence à en mettre en place en France. C’est la première à avoir instauré ce dispositif qui, aujourd’hui, se développe de plus en plus dans notre pays. C’est comme ça, en parlant de la mort dans l’espace public, qu’en 2014, l’histoire de la coopérative Syprès commence : des citoyens qui participaient à ces réunions ont suggéré de se rassembler pour imaginer une alternative funéraire. Ensemble, ils fondent une association en 2014 puis en 2018, ils créent la coopérative et en 2019, ils ouvrent l’ agence de services funéraires dans laquelle ils sont aujourd’hui.
Edileuza Gallet, co-fondatrice avec son mari Olivier, en fait partie de manière active et pratique la psychanalyse dans son cabinet libéral à Bordeaux.
Focus sur le parcours de Yasmina Chaouchi : de la psycho au sac à dos pour atterrir à Bordeaux et poser des actes militants.
D’origine franco-kabyle (française par sa mère et algérienne par son père), Yasmina Chaouchi est née à Bordeaux. A 17 ans, direction Toulouse pour faire des études de psychologie. A la suite de son Master, elle décroche un poste d’ Assistante Ingénieure en Orientation et Insertion Professionnelle grâce à un concours obtenu, à Perpignan. Elle est responsable de plusieurs services, notamment un service d’accueil de personnes en situation de handicap et un service d’insertion. Au bout de six ans, même si elle aime son travail, elle se dit qu’elle ne veut pas rester assise à un bureau pendant quarante ans. Elle meurt d’envie de découvrir le monde. De vivre pleinement. Alors, elle plaque tout : travail, appartement, compagnon. Elle veut faire un tour du monde mais malheureusement la vie en décide autrement : elle perd coups sur coups plusieurs personnes qui lui sont très proches. Coup de massue. Son départ est retardé. Elle finit tout de même par mobiliser assez d’énergie pour voler vers l’Amérique Centrale, avec son sac à dos pour seul partenaire.
Au Nicaragua, elle retrouve une amie d’ami qui lui explique qu’elle a rencontré des gens qui faisaient des saisons en Suisse pour gagner leur vie pour ensuite repartir à l’aventure. C’était un moyen de gagner de l’argent plus rapidement qu’en France pour pouvoir voyager de nouveau. Yasmina met cette information de côté dans sa tête, continue son voyage puis finit par regagner la France. Quelques mois passent et cette histoire de travailler en Suisse refait surface dans son esprit. En parallèle, son amie du Nicaragua la contacte et lui dit qu’elle a décroché un travail en Suisse mais que finalement, elle ne pourra pas y aller car elle est tombée enceinte et va rentrer en France pour accoucher. Elle a donc pensé à Yasmina pour prendre son poste et lui demande si cela l’intéresserait. Il s’agit d’un travail alimentaire au sein d’une supérette dans une petite station de ski. Yasmina, enthousiaste à l’idée de tenter une nouvelle expérience, renouvelle sa mise en disponibilité professionnelle pour une deuxième année vers les sommets enneigés. Là-bas, elle entend parler de Bertrand Crettaz et de ses cafés mortels un peu de loin, elle sent bien que ça résonne en elle mais elle ne creuse pas plus.
La vie helvète entrecoupée d’escapades ici et là dure cinq ans puis Yasmina rentre en France. Peu de temps après son retour, elle veut repartir pour un tour de monde mais l’amour en décide autrement. Retour à la case départ, elle dépose son sac à dos à Bordeaux et travaille notamment à Sciences-Po Bordeaux et au centre de psycho-trauma de Poitiers.
En parallèle de sa vie professionnelle, elle se rend compte qu’elle a cheminé sur cette initiative de cafés mortels et se dit que ce serait formidable d’en proposer à Bordeaux, elle qui aime les idées à contre-courant. Elle tombe alors sur les missions de Syprès :
Yasmina exerce aujourd’hui comme psychologue à l’espace santé étudiant à Pessac. Elle est bénévole dans plusieurs associations et pour elle, s’engager dans la coopérative Syprès est un acte militant. Edileuza Gallet rebondit sur ses propos et parle du marché du funéraire en France, détenu par deux fonds d’investissement qui voient la mort comme une marchandise. Elle poursuit en interrogeant ce qu’est prendre soin de la vie et de la mort et quel rôle jouent les femmes dans cet environnement plutôt masculin :
Il existe douze coopératives en France.
Et si une grande porte s’était ouverte dans le domaine du funéraire et qu’il était possible d’être dans quelque chose de “pensé, de beau et de non marchand”?
La coopérative funéraire Syprès en quelques mots :
C’est une SIC : une Société coopérative d’Intérêt Collectif.
Syprès s’inscrit dans le courant de l’Économie Sociale et Solidaire et place l’homme, et non le capital, au cœur du projet.
2018 : création de la coopérative.
2021 : ouverture de l’agence Syprès à Talence.
Son objectif est de prendre soin de la mort de deux manières différentes :
- avec un service funéraire écologique laïque et citoyen qui reçoit et accompagne les familles endeuillées. L’équipe leur propose une organisation adaptée à leurs souhaits, hors des sentiers battus : prise en charge du corps, accompagnement dans toutes les démarches administratives et organisation logistique, place importante accordée à la préparation et à l’organisation de la cérémonie rituelle (laïque ou religieuse) avec la famille. S’il s’agit d’une cérémonie laïque, elle fait appel à des célébrants de cérémonies laïques qui travaillent avec elle. Main dans la main et avec une grande adaptabilité, ils repensent l’accueil, l’atmosphère, les gestes, les attentions ou encore la décoration du cercueil.
- par le biais d’interventions dans l’espace public pour libérer la parole au sujet de la mort avec des cafés et apéros mortels organisés une fois par mois dans des cafés, restaurants, librairies et des bibliothèques sur des thématiques précises : les pompes funèbres, quelles démarches administratives enclencher quand quelqu’un décède ou encore la mort et l’écologie, par exemple. Les sociétaires interviennent également dans des institutions, des établissements médicaux sociaux et sanitaires, des hôpitaux ou encore des écoles pour parler de la mort ou accompagner des équipes qui y sont confrontées.C’est aussi un podcast ‘A la vie, à la mort’ animé par un journaliste qui est membre du conseil, une émission de radio, une newsletter et des projets d’écriture.
Des bénévoles qui ont envie de faire quelque chose et qui sont force de proposition. Un peu plus de 300 sociétaires. Un conseil comportant une dizaine de sociétaires. Une vingtaine de personnes très actives.
C’est une alternative funéraire écologique : la coopérative a une démarche écoresponsable sur l’ensemble des fournitures : cercueil en carton ou en bois éco-certifié et non-traité, incitation à limitation de l’embaumement des corps avec des produits chimiques, partenariats avec des entreprises locales.
COOPERATIVE FUNERAIRE SYPRES
57 boulevard Franklin Roosevelt
33 400 Talence.
Sur RDV, du Lundi au Vendredi de 9h à 17H et le samedi matin.
Téléphone : 09 82 33 22 35.
accueil@sypres.fr
https://sypres.fr/
Prochain Café Mortel à la Maison Ecocitoyenne de Bordeaux Métropole.
Crédit photo Syprès.
La coopérative funéraire Syprès à Talence.
Urne Haniwa.
Un Café mortel : en quoi cela consiste ?
C’est une expérience de parole ordinaire dans plein de lieux possibles où l’on se réunit entre citoyens pour parler du sujet de la mort pendant deux heures environ.
Il y a parfois des thématiques spécifiques comme la mort des animaux de compagnie ou encore la perte de la biodiversité. Ce thème est abordé de manière large.
Ce n’est pas un groupe thérapeutique ou d’entraide. C’est une expérience à vivre où il est possible de revenir à plusieurs reprises. Tout le monde peut venir et n’est pas obligé d’interagir. Il s’agit de libérer la parole et les mots/maux autour de ce sujet.
D’où vient le dispositif ? Son histoire :
Le Café Mortel est né en Suisse. Bernard Crettaz a inventé ce concept et l’ a mis en place en 2004 avec un objectif précis au départ : parler des secrets liés à la mort.
Tous les sociétaires de Syprès sont persuadés que en effet, on peut parler de la mort. Cela ne va pas nous faire mourir, cela ne va pas nous détruire mais au contraire, cela va nous libérer.
L’expérience des cafés mortels fonctionne comme ça. Généralement, les personnes qui y participent sont soulagés et ne veulent pas se quitter.
Portrait chinois
Quelle enfant étiez-vous ?
Edileuza Gallet : J’étais inquiète et très, très sensible.
Yasmina Chaouchi : J’étais joyeuse, curieuse et pipelette.
Quelles sont les valeurs importantes pour vous ?
Edileuza Gallet : Ce qui compte dans une vie, c’est le lien et la relation. C’est ce qui rend la vie belle, intense et forte. C’est quelque chose qui me guide. Et puis, il y a la question de la conscience que nous ne sommes pas seuls. Nous ne sommes pas les seuls êtres dans ce monde. Nous faisons partie d’un monde vivant dont le respect est crucial.
Yasmina Chaouchi : le respect de toutes les formes du vivant et la solidarité.
Ce que les gens ne savent pas sur vous?
Edileuza Gallet : j’ai très peur de la mort et tout le travail que je fais, c’est pour me confronter à mes peurs.
Avant d’être psychanalyste, je voulais être boulangère. J’adore manger et pour moi, le pain est très symbolique dans l’histoire de l’humanité.
Yasmina Chaouchi : Chut! C’est un secret.
Si vous étiez un animal?
Edileuza Gallet : un chat-castor.
Yasmina Chaouchi : un chat-loutre.
Votre devise?
Edileuza Gallet : Tout au long de notre existence la vie et la mort se tiennent la main et dansent (Jean Claude Ameisen).
Yasmina Chaouchi : La vie, ce n’est pas que d’attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie (Sénèque).
Endroits que vous préférez à Bordeaux?
Edileuza Gallet : la Garonne, elle m’inspire beaucoup et le cinéma Utopia.
Yasmina Chaouchi :le marché Saint-Michel, les abords du Pont-Pierre, la porte Cailhau, les bords de Garonne et la terrasse de la Fabrique Pola.
Le Bordeaux de mes 17 ans même si je ne suis pas nostalgique mais c’était autre chose qu’aujourd’hui.
L'objet qui ne vous quitte jamais?
Edileuza Gallet : des mouchoirs.
Yasmina Chaouchi : le bracelet offert par ma mère pour mes 18 ans et mon piercing.
Si vous deviez mourir demain, vous feriez quoi?
Edileuza Gallet : je m’achèterais beaucoup de gâteaux.
Yasmina Chaouchi : je rassemblerais tous mes proches et je ferais une grosse fête.
Vos passions?
Edileuza Gallet : le ménage car pour moi, c’est une pratique spirituelle et j’adore lire, la lecture m’a sauvé la vie. J’ai toujours un livre avec moi.
Yasmina Chaouchi : j’aime beaucoup les danses sous toutes ses formes. J’adore les voyages et les arts.
Les chansons et livres que vous aimez ?
Edileuza Gallet : Siddhartha d’Herman Hesse. Au Bonheur des Morts de Vinciane Desprez pour son regard différent sur la mort. C’est un livre important dans ma vie. Un livre jeunesse ‘l’Enfant, la Taupe, le Renard et le Cheval’ qui m’inspire beaucoup et qui est sur mon chevet. Je le lis au moins une fois par semaine.
En musique : The Smiths : Asleep. C’est une chanson qui a été écrite pour un ami qui est mort du sida. Le texte est hyper fort et très beau. (écouter l’audio ci-dessous)
Yasmina Chaouchi : j’aime beaucoup les livres de vécus pas faciles, comme l’Herbe bleue. En musique, j’aime beaucoup Mano Solo ou encore Starmania.
Les projets dont vous êtes les plus fières aujourd'hui?
Edileuza Gallet :
- avoir travaillé avec les enfants des rues au Brésil quand j’étais étudiante. J’ai connu une réalité très dure. Cela a été des moments très violents et j’ai pris conscience combien la vie était précieuse.
- avoir initié à Bordeaux le cercle de silence pour protester contre l’enfermement des étrangers sans papier. Ca a duré dix ans : pendant une heure, on se mettait debout en silence sur la place Pey Berland. C’était un moyen de dire non à cette cette politique qui voit l’autre comme un ennemi.
- le projet Syprès qui est humain mais aussi difficile, rien n’est gagné! Tout est compliqué mais juste de croire que c’est possible et d’avoir initié ça avec mon mari me rend fière.
- mes enfants aussi, bien sûr.
Yasmina Chaouchi :
- j’espère que ceux dont je serai la plus fière sont à venir car j’ai un projet dans ma sphère professionnelle et personnelle et je croise les doigts pour qu’ils se réalisent.
- commencer à travailler à 15 ans dans le secteur social.
- partir toute seule, à 23 ans, en Inde quand il y a eu le tsunami.
- avoir tout lâché à 33 ans. D’avoir essayé de m’aligner dans mes choix de vie.
Votre prochaine première fois?
Edileuza Gallet : J’aimerais bien visiter le Japon un jour pas en tant que touriste mais pour rencontrer les entreprises qui accompagnent la mort.
Yasmina Chaouchi : Je ne sais pas. J’attends qu’elle me surprenne. J’essaie d’être en veille de ça.