Portrait : Duda Moraes, artiste peintre.
DUDA MORAES
La force tranquille
BORDEAUX
Un matin, je passe à vélo devant la Galerie du Petit Atelier, lieu d’exposition intimiste qui met en lumière le travail d’artistes contemporains, dans le quartier Saint-Seurin à deux pas du centre-ville de Bordeaux. J’aperçois ce qui me semble être d’impressionnantes tentures textiles multicolores avec des fleurs et motifs végétaux opulents cousus dessus. Happée, je mets un coup de frein et descend de mon fidèle moyen de locomotion pour aller regarder de plus près ces compositions d’imprimés expressifs. Je me souviens avoir reçu comme une vague d’exotisme et de gaieté en plein visage. Pas étonnant puisque c’est Duda Moraes qui était à l’origine de ces fins travaux d’aiguille.
Ma première rencontre avec l’artiste brésilienne fut donc par le tissu alors qu’elle occupe une place de choix sur la scène bordelaise plutôt par la peinture. La deuxième fut dans son atelier, à l’annexe B au Grand Parc, où elle m’a tout naturellement invitée à partager une de ses matinées. A son contact, il se dégageait une grande quiétude et une puissance lumineuse. Il faisait gris ce jour-là mais je suis repartie les yeux et le cœur remplis d’une chaleur qui m’habite encore. Ce fut un grand privilège d’échanger avec cette femme aussi solaire que ses œuvres luxuriantes et débordantes de couleurs.
Le parcours de Duda : d’une enfance à Rio de Janeiro ancrée dans la créativité jusqu’au métier de Designer Textile.
Duda Moraes est née en 1985 à Rio de Janeiro au Brésil. Elle a grandi dans une famille d’artistes et elle a baigné durant toute son enfance dans des eaux créatives et inspirantes. Elle se souvient que sa mère, artiste peintre, l’emmenait tout le temps à des expositions, dans des musées ou des galeries. Cette période auréolée d’insouciance a laissé place à quelques années plus compliquées à l’adolescence. Duda a commencé par étudier dans un collège américain mais elle a voulu changer et aller dans une école brésilienne pour pouvoir continuer ses études dans son pays natal. Le lycée a donc été un vrai tournant car il a fallu qu’elle s’adapte à un environnement différent et à une nouvelle manière de travailler. Ce fut une période très fatigante car elle devait étudier des matières qui n’avaient aucun intérêt pour elle. Elle a passé son temps à bûcher très dur pour rattraper son retard. Déjà que l’adolescence est une période très spéciale avec la métamorphose du corps et tous les bouleversements que chacun connaît, elle était épuisée en permanence.
Au moment de choisir son orientation, elle savait que le domaine de la création serait ce qui primerait pour elle mais être artiste était inconcevable : c’était la profession de sa mère. Elle s’est alors tournée vers le design industriel en intégrant l’Université Catholique de Rio de Janeiro. Et c’est là que tout a changé ! La vraie vie a pu enfin commencer car elle s’est sentie comme un poisson dans l’eau pendant ces années d’études. Son master tout juste obtenu, elle a intégré un bureau de design textile où elle créait des motifs pour plusieurs grandes marques de mode au Brésil. Ses collègues travaillaient sur ordinateur à l’aide de logiciels comme Illustrator ou Photoshop. Ce qui n’était pas son cas car elle avait déjà cet attrait pour le dessin à la main. Elle avait été habituée à faire les choses de manière brute et unique. Ce fut une de ses vraies forces car les gens qui travaillaient avec elle, du coup, se tournaient vers elle pour des besoins bien spécifiques. Le tracé à la main avait un « je ne sais quoi » de plus authentique, plus singulier. Ses dessins étaient ensuite traités par ordinateur pour envoi en impression textile gardant malgré tout cette empreinte particulière. En parallèle, la personne avec qui elle collaborait avait une grande sensibilité artistique : elle avait une bibliothèque incroyable avec plein de livres d’artistes dans lesquelles Duda a appris à piocher une multitude de références et d’inspirations.
Ces quelques années en bureau l’ont donc énormément nourrie et lui ont apporté une grande confiance et richesse intellectuelle qui venaient compléter la culture apportée par sa mère.
Au bout de quelques temps, les horaires de bureau avec un temps de création bien défini et cadré ont commencé à être compliqué pour elle. C’est à ce moment-là qu’elle participe à un cours de dessin d’immersion de quatre semaines avec, en toile de fond, la vie d’atelier. Elle peignait toute la journée avec l’idée que le ‘vrai’ travail émerge grâce à une pratique intense : « il faut être dans l’atelier, il faut avoir de la discipline, il faut produire pour donner quelque chose », me confie t’elle. A l’issue de ces semaines fructueuses, elle a compris que la vie d’artiste était ce qu’elle voulait mener. Elle a donc pris son courage à deux mains, armée de ses pinceaux et ses tubes de couleurs, pour quitter ces fameux horaires fixes et une sécurité certaine afin d’investir son propre espace, sa propre identité tout en veillant à ne pas marcher dans l’ombre de sa mère.
La nouvelle vie d’Artiste de Duda et une rencontre décisive : une fenêtre grande ouverte sur l’inconnu et un monde aux mille et une possibilités.
Nous sommes en 2014-2015, Duda ne veut pas suivre les pas de sa mère mais elle avoue avoir eu rapidement des contacts avec des galeries grâce à elle. Ce fut fluide et naturel. Elle a très vite pu savoir les prix qu’elle pouvait fixer pour ses toiles et intégrer les codes pour montrer son travail au monde. Ces œuvres ont tout de suite plu, elle a eu énormément de soutien ce qui été une source de motivation incroyable.
En 2016, alors qu’elle vivait pleinement sa vie professionnelle dans son atelier et menait sa carrière d’une main de maître, elle rencontre un brésilien, qui habite en France depuis 2002. Ce fut LA rencontre amoureuse ! Tout s’enchaîne alors très vite : en 2017, elle s’installe en France avec lui et un mois plus tard, elle tombe enceinte. C’est comme si une bombe avait retenti : nouveau pays… nouvelle langue à apprendre… nouvelle culture… nouveau climat… sans compter sa nouvelle vie de Maman et ça, c’est pas rien ! Des débuts et que du (re)nouveau. S’ensuivent deux années de découvertes, de construction et de compréhension pour assimiler ce choc. Cela n’a pas été facile même si le positif et l’enrichissement étaient bien présents. Il a fallu qu’elle s’adapte à son nouvel environnement, qu’elle apprenne le français de A à Z, qu’elle s’occupe de son bébé entourée de ce champ de bataille qui a ouvert une grande porte dans sa vie et dans son processus de création.
Oui, elle vient du Brésil, elle en apporte un peu dans ses œuvres, mais son travail c’est plus que ça. C’EST UNE FENETRE SUR LE MONDE.
C’est en 2020 qu’elle commence à explorer le textile. L’envie est venue au moment où elle a pris ses racines ici, comme si elle cherchait un fil qui la reliait à son nouveau port d’attache. Elle utilise des coupons, des chutes ou des stocks dormants de tissus que des personnes lui donnent afin de les réemployer et leur offrir un second souffle (tropical). L’écologie et le réemploi sont aussi un engagement central pour l’artiste. Les motifs, et le tissage sont très « français », très hivernaux. A l’aide de sa machine à coudre, elle mélange ses deux cultures. Elle fait des compositions, mélange des textures, fait un travail de couches, comme en peinture. Elle cherche l’équilibre, ce qui est loin d’être simple. Le but est d’arriver à trouver l’harmonie globale car au fond, tous ces tissus parlent la même langue même s’ils sont différents.
Le processus est central pour elle car il s’agit de l’union entre ses deux pays. Si elle avait été en Inde, ça n’aurait pas été le même travail. Toutes ces étapes lui font comprendre Sa place. C’est un chemin de découverte en tant que femme, mère et personne étrangère.
(La première photo ci-dessus est de Patrice Hauser)
La couture et tout le travail autour sont également un formidable medium de partage avec les enfants. En effet, Duda est intervenue dans des écoles où elle a fait des ateliers. “Ce fut fantastique de travailler avec les enfants car actuellement, nous vivons dans un monde où le téléphone et internet prennent de plus en plus de place et sont malheureusement plus intéressants que le travail manuel et la découverte des choses en vrai car c’est plus facile. Travailler avec les enfants m’a tranquillisée car ils sont encore très créatifs et très curieux et c’est toujours une grande joie en tant qu’artiste d’être le témoin de leur grande liberté, de constater qu’ils ont encore de la création en eux. Ils s’en fichent de bien faire ou pas car ce qui compte c’est de faire, de créer. Avec les adolescents, c’est plus difficile car ils restent dans ce fameux carré où tout doit être parfait. C’est vraiment l’expression, le geste, le mouvement qui priment.”
Comment se sont déroulés ces ateliers?
En 2023 : Dans le cadre des programmes EAC (Education Artistique et Individuelle), l’école élémentaire Saint Bruno et celle du Bourg à Blanquefort l’ont invitée à intervenir dans plusieurs classes. Duda, les enfants et leurs enseignants ont abordé ensemble les idées des formes, les notions de couleurs chaudes/couleurs froides, les motifs, le découpage et ils ont réfléchi, tous ensemble, en amont à ce qu’ils allaient pouvoir produire. L’artiste a ensuite mis en place plusieurs exercices de compréhension pour faire un travail de composition collective et individuelle dans un laps de temps de moins de trente minutes.
Ce fut une sacrée expérience qui l’inspire, depuis, dans son travail.
Comment Duda fait connaître son travail ?
Depuis qu’elle est arrivée à l’annexe B (résidence d’artistes bordelais), elle côtoie d’autres artistes et créé des liens. Elle a aussi beaucoup pris son téléphone et s’est fait un réseau local. Le travail a ensuite commencé a parlé par lui-même. Le bouche à oreilles et les réseaux sociaux comme instagram font également leur oeuvre.
Elle a beaucoup fait de recherches durant les deux années pendant lesquelles elle s’est occupée de son fils pour découvrir quel était le tissage de la création à Bordeaux, pour comprendre quelle était la scène artistique ici. Aujourd’hui, elle a déjà fait beaucoup d’expositions. Elle n’a pas d’agent. C’est à elle qu’elle doit le fruit de ses efforts. La France a très bien reçu son travail, ça la motive beaucoup de voir que son travail touche les gens, qu’ils le comprennent et qu’il provoque des émotions.
Tenture de Duda Moraes et des enfants suite aux ateliers organisés dans des écoles élémentaires exposée au Parc Rivière en 2024.
Des expositions prochainement?
Des foulards et un arbre peint chez Petrusse, 8 allées de Tourny. Une autre expérience de création : superposition de plusieurs peintures par ordinateur.
Le Carnaval des Deux Rives sur le thème de l’ Amazonie. Elle va créer un chat et des costumes (elle est en train de travailler sur ça en ce moment). Cela élargit les techniques et la fait sortir de son atelier.
Projet d’une exposition à Paris en 2025
Portrait chinois
Quelle enfant étais-tu?
J’étais une enfant heureuse, créative et très imaginative.
Quelle empreinte voudrais-tu laisser?
J’aimerais encourager les gens à ouvrir leur imagination, provoquer quelque chose de positif, de la motivation pour la vie.
D'où vient ton inspiration? Comment tu t’inspires?
De la nature, de la vie quotidienne. Tout ce que je regarde autour de moi, ça rentre.
Ce que les gens ne savent pas sur toi?
Je n’aime pas les betteraves.
Si tu étais un animal?
Je serais un chien.
Ta devise?
Mettre de la chantilly dans la merde, ça ne va pas changer le goût.
Endroits que tu préfères à Bordeaux?
Le Café du cinéma Utopia, 5 place Camille Jullian.
L'objet qui ne te quitte jamais?
Mon baume à lèvres.
Si tu devais mourir demain, tu ferais quoi?
Je resterais avec ma famille et j’irais dans un endroit que j’aime bien.
Tes passions?
Mon travail.
Les chansons et livres que tu aimes bien ?
La Samba ancienne.
Des biographies, notamment celle de Sonia Delaunay.
Les projets dont tu es la plus fière aujourd'hui?
- Les ateliers que je mets en place dans les écoles.
- Une exposition dans un abbaye avec une grande fresque.
- L’exposition que j’ai faite à Rio cet été.
Ta prochaine première fois?
Exposer à Paris.